Fils d'immigrés
Riche et multiple, la France s'est aussi construite avec la venue sur le sol national de populations immigrées. Sans détour, quatre personnalités locales ont accepté d'évoquer leurs origines…
IL se souviendra toujours de son arrivée à la gare de Clermont-Ferrand. C'était en août 1962. Le temps était ensoleillé. Isidore Fartaria, accompagné de sa famille, avait huit ans. " Pour la première fois de ma vie, j'ai vu un Solex. Je ne savais pas ce que c'était ! " sourit le président de la CCI Clermont-Ferrand / Issoire.
Ses parents ont quitté le Portugal pour fuir la misère et la dictature. Pas par envie : " Je compare un peu cette émigration à la rafle du Vel d'Hiv. On partait vers l'inconnu, on nous promettait l'Eldorado… Heureusement, notre destinée ne fut pas aussi tragique " relativise tout de même le PDG du groupe Titel.
Les premières années en France furent celles de la découverte. Isidore, perdu en terre étrangère, ne savait prononcer qu'un seul mot dans sa nouvelle langue : " oui ". Tout un symbole… Parce qu'il n'a jamais renoncé à aller de l'avant, Isidore Fartaria demeure encore aujourd'hui, pour beaucoup, un exemple d'intégration. " Je suis né au Portugal, mais je pense et je vis français. Donc je le suis… "
Son père, Augusto, est arrivé en France clandestinement. Puis il a travaillé, obtenu ses papiers, trouvé un logement et accueilli sa famille, quelques années plus tard. " Les immigrés avaient un autre état d'esprit. Ils venaient pour travailler. Aujourd'hui, beaucoup cherchent d'abord un confort de vie, un appartement avec de l'argent pour vivre. Et si c'est à Paris, c'est encore mieux ! " déplore-t-il. Isidore Fartaria, en raison de son parcours, confesse être devenu un homme " dur ", " insensible ". Une seule chose parvient toutefois à lui faire " couler une larme " : un gamin dans un train qui part vers un autre pays…
Salim Medjkoune : la boxe comme moteur
Il y eut Medjkoune, le boxeur connu et reconnu, champion de France et d'Europe, mais aussi champion du monde des super-coqs, un titre décroché au Pays du Soleil levant le 9 octobre 2002 - " mon plus beau souvenir sportif " - mais avant cela, il y eut Salim Medjkoune, le jeune fils d'immigrés, né à Clermont-Ferrand en 1972.
" Originaire d'Ifri, un village kabyle d'Algérie, mon père était arrivé en France dans les années 30, rappelle Salim. Il fut tout d'abord chauffeur de tramway à Clermont, avant d'intégrer les services de la ville. " Un père que l'ancien boxeur n'a quasiment pas connu, en raison de son décès en 1974. Une blessure profonde, jamais cicatrisée... " Enfant, ma mère nous emmenait en Kabylie, mes frères et moi. " Plus tard, Salim est retourné là-bas, histoire de retrouver ses racines. Connaître d'où l'on vient pour savoir où l'on va… S'il n'a pas foulé la terre de ses ancêtres depuis quatre ans, il conserve un petit bout d'Algérie dans le cœur. Mais lui a clairement construit sa vie à Clermont, où il occupe les fonctions d'animateur sportif à la Direction des sports de la ville.
Alors, quand on lui parle du débat sur l'identité nationale, " Medj " tranche tout net : " Il n'aurait jamais dû avoir lieu. Mon oncle est mort lors de la bataille de la Marne, à seulement 19 ans. Par la suite, des gens de ma famille ont été internés dans des camps en Allemagne. Sans pour autant renier mes origines, je me sens pleinement Français. "
Jean Di Pasquale : une Italie idéalisée
" Quand mon père est arrivé à Clermont-Ferrand en février 1956, il avait déjà un contrat de travail. Son employeur l'attendait sur le quai de la gare. Il l'a ensuite déposé dans son logement. " Jean Di Pasquale, secrétaire général de la FFB 63 depuis 1978, aimerait qu'aujourd'hui, l'accueil des immigrés soit aussi bien organisé qu'à l'époque : " C'est rassurant pour tout le monde " estime-t-il.
Cette considération mise à part, il garde de son Italie natale une image un peu idéalisée : " Mes parents sont originaires de la ville de Cassino, entre Rome et Naples. J'avais deux ans quand ils sont arrivés en France. Mais j'y suis souvent retourné pendant les vacances scolaires. Du coup, j'associe le pays à l'enfance, au rêve… " confie-t-il avec nostalgie.
La famille Di Pasquale est une des plus anciennes de Gerzat. Jean est fier de son nom. Régulièrement, il regarde des films ou des émissions en italien. Il a même décroché un BTS de traducteur commercial : " Parfois, je me demande si je suis Français. Je crois que je me sens plus Auvergnat. Choisir entre les deux nationalités à la fin de mes études fut un vrai dilemme " se souvient ce Français père de deux enfants. Jean n'est pas retourné en Italie depuis une dizaine d'années. Mais prochainement, il envisage de faire ses bagages pour soulager un peu le poids des souvenirs…
Chraz : fabriqué en France
" Je suis comme Moulinex, ou Peugeot : fabriqué en France par des étrangers ". Chraz, " l'intermutant " du spectacle comme il se définit, est fils d'immigrés. Un père Polonais, une mère Slovène, et un nom imprononçable : Chrzaszcz, qui signifie hanneton ou coléoptère… D'où le pseudonyme de Chraz plus accessible à nos oreilles hexagonales.
" Quand ma grand-mère a débarqué en France, elle a embrassé les pieds du curé à Charbonnières-les-Mines… Il y avait 27 nationalités localement venues travailler dans les mines ".
Chraz a essayé de retrouver la famille de sa mère à Llubljana, pas très loin de Trieste et Venise, mais en vain. Il ne s'est jamais rendu en Pologne, dans la région de Cracovie, et ne parle aucune de ses deux langues parentales. Ce double héritage culturel lui permet en plus de dire " des conneries sur les immigrés (sic). " Il faut faire attention, c'est comme être juif et dire des bêtises sur eux. Si tu ne l'es pas, t'as intérêt à faire gaffe. Il faut savoir se foutre de sa gueule, mais se méfier du second degré. J'ai déjà connu des problèmes pour mes textes, avec des jeunes issus de l'immigration, qui ne comprenaient pas ".
Et Chraz d'ajouter avec sa verve : " Les émigrés, avant ils venaient faire des trous dans les routes, maintenant il y en a un à l'Elysée, qui a piqué la place du Président "…
Reportage : Jean-Jacques ARENE ; Emmanuel THEROND ; Jean-Paul BOITHIAS
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Pensez qu'être fils d'immigré est un atout ou un handicap ?
Françoise, 65 ans, retraitée ANPE
Dans ma carrière, j'ai constaté que les enfants d'immigrés avaient autant de diplômes, si ce n'est plus, que ceux de racines françaises. Mais en réalité, malheureusement, la "couleur de la peau" peut jouer en leur défaveur.
Pierre, 70 ans, retraité des chemins de fer
ça dépend ! si j'étais fils de Rothschild, ce serait un avantage. Si j'étais fils d'un sinistré d'Haïti, ce serait un gros handicap. C'est une question de gros ou de petits sous !
José, 52 ans, entrepreneur dans le bâtiment
Un atout, je ne pense pas. En Auvergne même si les Portugais sont bien intégrés, ils restent toujours Portugais aux yeux de certains. C'est pas forcement un problème de racisme mais si on reste au bas de l'echelle, ça va. mais dès que l'on évolue, on fait des envieux.
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