Dans le secret de Tibhirine
Lambert Wilson et Michael Lonsdale doutent dans " Des hommes et des dieux ", le long métrage de Xavier Beauvois.
En 1992, l'état d'urgence est déclaré en Algérie après l'assassinat du Président Mohamed Boudiaf et le GIA (Groupe Islamiste Armé) ordonne à tous les étrangers de quitter le pays. Dans le monastère de Tibhirine, des moines français apprennent la nouvelle avec consternation. Entretenant des rapports fraternels avec les villageois musulmans depuis de longues années, ils hésitent à les abandonner. Mais rester peut aussi les mettre en danger…
En 1996, sept Cisterciens furent enlevés et l'on ne retrouva que leurs têtes quelques jours plus tard. Les circonstances de leur mort restent mystérieuses, malgré une levée du secret-défense en novembre 2009. L'enquête en cours a établi des mensonges d'état, sans pouvoir prouver qu'une bavure de l'armée algérienne ait en réalité été à l'origine du massacre.
Xavier Beauvois, auteur des brillants " N'oublie pas que tu vas mourir " et " Le Petit lieutenant ", laisse le contexte historique en toile de fond, pour se concentrer sur les hommes qui ont vécu ce drame. Il dépeint minutieusement la vie quotidienne des religieux, dont les journées sont ponctuées par les prières, les chants, et leurs activités.
" Au départ ignorant du sujet, dit-il, j'ai tout appris grâce au conseiller monastique, Henry Quinson, présent lors de l'écriture du scénario et sur le tournage. J'ai lu et relu un livre de John Kaiser qui raconte l'histoire de l'Algérie et évidemment la Bible et le Coran, dans différentes traductions. Selon les versions, on peut y lire : "Vous êtes des dieux. Mais pourtant vous mourrez comme les hommes" ou "Vous êtes des dieux ? Non, vous mourrez comme des hommes", ce qui change tout. Le choix des interprètes a été essentiel. Je les ai envoyés dans un vrai monastère pour qu'ils apprennent à vivre et à chanter ensemble, à former un groupe soudé. Ils en sont revenus en parfaite condition pour jouer ces hommes simples, en laissant leur ego d'acteur au vestiaire."
Immersion dans un monastère
Lambert Wilson le prieur cherche à apaiser ses doutes lors de randonnées solitaires dans un paysage grandiose, Michel Lonsdale épuise ses forces dans ses consultations médicales. Le réalisateur montre sans angélisme des êtres humains simples confrontés à un destin exceptionnel.
" Je me souviens qu'à l'époque de ce drame, dit Lambert Wilson, j'avais surtout été impressionné par la photo publiée dans les journaux, qui montrait ces moines avant leur enlèvement, car quelque chose de théâtral émanait de leur pose et de leurs habits. Pendant notre retraite, nous avons adopté le comportement des moines, beaucoup plus ouverts sur le monde que nous ne l'avions imaginé, mais sur le plateau, nous n'étions plus sûrs de rien, ce qui a servi à nos personnages. Christian de Chergé, que j'interprète, était un homme brillant, chargé de mener son troupeau en restant humble. Le fait d'être passé par un vrai monastère m'a aidé. Je n'avais plus en face de moi des acteurs mais des frères, avec qui je partageais les repas et les rituels. "
" Je fais régulièrement des retraites chez les Cisterciens, dit Michael Lonsdale, donc je ne suis pas arrivé en terrain inconnu. Mon personnage, Luc, ne fait aucune différence entre ses malades chrétiens ou musulmans, comme les moines que je fréquente habituellement. Nous avons tourné au Maroc, dans un ancien monastère bénédictin abandonné dont l'environnement ressemble beaucoup à celui de Tibhirine. J'ai joué toutes sortes de prêtres, moines, évêques, et même le pape, je vais aussi incarner le directeur de la Mosquée de Paris dans "Les Hommes libres" d'Ismaël Ferroukhi ! J'aime travailler avec de jeunes réalisateurs, qui apportent de la fraîcheur au cinéma. "
L'image presque sépia, intemporelle, contraste avec une illustration sonore audacieuse. Le dernier repas des moines est sublimé par " Le Lac des cygnes ", leur enlèvement rythmé par la musique western de " Il était une fois dans l'Ouest ". Ce film chaleureux, plus mystique que religieux, a amplement mérité son Grand Prix lors du dernier festival de Cannes.
Marie-Dominique Vançon
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