Eric Albert : l’âme de la lame
Véritable prolongement de la main humaine, le couteau est probablement l’un des plus anciens, si ce n’est le plus ancien outil de l’homme. Outil qui, aujourd’hui encore, n’a ni remplaçant, ni substitut…seul le design change. Chaque coutelier y allant de son talent. A l’image d’Eric Albert à Commentry qui, lui, aime à se mesurer à l’acier damassé.
PAS causant l’artisan drapé d’un tablier de peau, au cœur de son atelier, tout droit sorti d’une autre époque. Il fait froid. Dehors, la mini forêt de sapins grelotte. Dedans, la pépinière d’outils se gèle les côtes aussi. Ici, on n’est pas là pour s’amuser mais pour transformer la matière par le feu et le marteau. Un exercice de style physique et puissant qui demande rigueur, précision et expérience. Des gestes ancestraux accompagnés d’un outillage qui, de l’Antiquité à nos jours, n’ont pas vraiment connu de variantes. C’est en forgeant qu’on devient forgeron…certes, mais dans le monde des lames même les meilleurs sont toujours sur le fil du rasoir…

Entre l’enclume et le marteau
Dans cet univers glacé, à peine réchauffé par un four à charbon et un four à gaz ainsi que par les coups de marteaux donnés sur l’enclume qui font chanter l’acier rouge, le forgeron est plus à son aise dans l’action et la répétition des gestes que dans l’explication texte. Même si, on apprend, après avoir un peu rompu la glace, qu’il s’est lancé dans la fabrication de couteaux depuis 10 ans.
« Il faut des années et des années pour apprendre le métier, d’ailleurs je continue de faire des stages chez un grand coutelier au moins un fois par an. Mon premier stage, je m’en souviens, c’était en 1996 à Lapalisse chez Raymond Rosa. C’est lui qui m’a tout appris. Je venais de passer mon CAP de fonderie à l’Enet. Je cherchais du travail, je n’en trouvais pas et à l’armée, un collègue de régiment m’a parlé du Damas. De là, j’ai eu envie d’aller dans un salon à Thiers. C’est comme ça que j’ai découvert les couteaux et que mon envie d’en fabriquer est née » dit-il discrètement tout en ouvrant le four d’où s’échappe une chaleur rouge cerise pour y glisser une barre d’acier. Quant il la ressort rouge orangé d’une main sûre, c’est sur un gibet en fonte, une impressionnante enclume de quelque 200 kg, qu’il la pose pour l’assener de coups de marteaux savamment maîtrisés. L’acier tinte sèchement à chaque cognée, le métal rougi, résiste. Parler, n’est pas facile. Un coup de trop ou porté trop lourdement, et c’est le drame. La matière chauffée de 800 à 1400 degrés, demande du respect dans le geste, de l’assurance et de la maîtrise dans la percussion, sinon, elle rend l’âme avant même d’avoir été lame. Tout un art. Une technique. La même qu’il y a des siècles.
Savoir-faire ancestral
Dans cet atelier où la ferraille règne en maître, rien ne rappelle le XXIème siècle, hormis le produit fini, bien sûr. Car si le couteau n’a pas spécialement changé dans sa forme, son design et les matières ce sont, elles, superbement sophistiquées pour devenir, aujourd’hui, en tout cas pour certaines pièces, de véritables œuvres d’art. Dans ce décor d’un autre temps, Eric Albert retrempe, en quelque sorte, à chacun de ses gestes dans l’âge de bronze puisque les premiers couteaux de métal coulé, puis martelé pour en durcir le tranchant, apparaissent vers 1500 avant J.C. Un âge qui anéantira l’âge de pierre car le bronze s’avérera plus solide que la pierre : il ne casse pas et surtout pourra s’affûter …suffisamment en tous cas pour que les hommes se fassent la barbe ! Puis, vers l’an 1000 avant Jésus-Christ, le fer mettra tout le monde d’accord. Obtenu par réduction du minerai en présence de charbon de bois l’homme, découvrira ensuite par un procédé de carburation ou de cémentation superficielle dépendante de la température, de la durée et du nombre de chauffes, la méthode primitive pour obtenir de l’acier. Acier (mélange de fer et de carbone) qu’aujourd’hui on obtient certes, non plus empiriquement mais par des procédés bien maîtrisés de la trempe qui consiste d’une part à durcir l’acier par chauffe au rouge cerise et refroidissement rapide, et d’autre part par chauffe au rouge violet et refroidissement lent pour en faire disparaître la fragilité. Des techniques de durcissement par écrouissage ou martelage à froid et de développement de la fibre par forgeage toujours en vigueur en 2008…Un savoir-faire ancestral qui a traversé les siècles.

L’acier damassé
L’acier damassé n’est pas né d’hier non plus. Le métal dit feuilleté existait déjà chez les Etrusques; le damas oriental, lui, serait une invention hindoue qui daterait de notre ère. « La technique du Damas est très ancienne, souligne Eric Albert, elle existe depuis le début de la métallurgie du fer pour la raison simple que cette matière se génère naturellement lors du processus préindustriel de raffinage des métaux ferreux. Ce processus s’appelle le corroyage. C’est à dire qu’à partir de matières premières comme des barres de fer, d’acier, de feuilles de nickel, inconet…je peux obtenir toutes sortes de motifs damassés selon la façon dont je les travaille et que je mélange les métaux. Un travail difficile qui se fait à haute température dans le four à charbon qui atteint les 1400°. La température, le refroidissement long ou court, (traitement thermique), la trempe…la percussion des coups de marteau, leur fréquence, c’est comme cela que je forge les lames puis que je réalise l’émouture (la mise en forme du tranchant) suivi du polissage de toutes les pièces … » Puis quand la lame est terminée, c’est à la fabrication du manche qu’il faut s’atteler. Moins physique, le coutelier peut se faire plaisir dans les matières vu qu’il n’a que l’embarras du choix. Corne (de mammouth, de buffle), os, bois de cerf, ivoires, bois naturels, bois stabilisé, bois exotique (amourette). Un manche artistiquement paré dans lequel se cache les platines réalisées en tôle, et que le coutelier place de chaque côté du ressort. Eric Albert fabrique ses couteaux, en règle générale, par série de 6 un peu à la façon des peintres comme pour explorer son travail sous plusieurs angles. Chaque couteau est une pièce unique et entièrement réalisée par ses soins. Une œuvre au cœur de laquelle l’âme de la lame peut reprendre corps et le cours de son histoire, bien à sa place dans la main de l’homme.
christine depeige
A la demande, Eric Albert crée aussi des couteaux sur mesure adaptés à toutes sortes d’activités comme la chasse, la pêche, la randonnée, tout comme il assure la restauration d’armes anciennes (armes blanches). Pour tout renseignement : Eric.albert03@wanadoo.fr
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