Darroussin à la fois juré et assassin
ROMAN de Francis Didelot, " Le Septième juré ", se déroule dans les années 60 et raconte l'histoire d'un honnête pharmacien de province, Duval, qui découvrant une jeune fille allongée presque nue au bord de l'eau a un moment d'égarement, se précipite sur elle pour l'embrasser et, repoussé, l'étrangle en voulant l'empêcher de crier. Il s'enfuit, et c'est l'amant de la victime qui, accusé du meurtre, comparaît en cour d'assises. Il risque sa tête et, ironie du sort, Duval est désigné comme juré. Il lui faut tout faire pour éviter une injustice sans révéler sa culpabilité.
Georges Lautner, qui n'est pas seulement le réalisateur des " Tontons Flingueurs " et sait aussi aborder des sujets plus sérieux, a tourné en 1962 une adaptation du ro-man avec Bernard Blier dans le rôle principal, et Francis Blanche dans celui du procu-reur. Il en a fait une comédie noire, avec une critique de la bourgeoise provinciale aussi sulfureuse que celle contenue dans les films de Chabrol aujourd'hui. En 1984, Gérard Jugnot réalisa une adaptation correcte pour la télévision avec Jean-Claude Brialy, et les réalisateurs Patrice Leconte et Jean-Marie Poiré en invités d'honneur.
A nouveau, Édouard Niermans prend quelques libertés avec le livre, avec une ver-sion qui n'a plus rien d'une comédie, ajoutant un arrière-plan politique et social, et modifiant le personnage principal, dont il fait un récidiviste.
" - Je souhaitais, dit-il, m'éloigner du ton caustique et grinçant du roman, et même rendre plus sympathique les personnages dont celui de Duval. Il a tué et pourtant, il reste attachant, un peu comme " M. le Maudit " de Fritz Lang. L'atmosphère pourrait rappeler celle des œuvres de Simenon : la vie des années 60, le crime, le secret, la bourgeoisie oppressante. Mais chez Simenon c'est assez glacé, détaché, sans illusion, alors que j'ai mis de l'amour dans le personnage. Pour ne pas être influencé, je n'ai regardé que tardivement le film de Lautner, et je l'ai d'ailleurs trouvé très intéressant.
" pathétique et pitoyable "
Auteur du scénario et des dialogues, Didier le Pêcheur complète les intentions du réalisateur : ". - J'ai proposé de situer l'histoire au moment de l'indépendance de l'Algérie, et de faire du suspect un ouvrier algérien. En arrière-plan, cela permet d'ins-taurer un climat social tendu favorisant l'injustice, plaçant cette " petite histoire " au sein de la grande. J'ai écrit les dialogues en fonction du vocabulaire de l'époque, et l'ambiance est soulignée par des documents sonores et des extraits de journaux télévi-sés pour en renforcer l'authenticité. "
Il ne fallait pas se tromper pour désigner le comédien qui devait exprimer les di-verses facettes de Duval, et il semble que le choix de Jean-Pierre Darroussin soit judi-cieux, même si cela le change de son répertoire habituel. Pour son interprétation, l'acteur a d'ailleurs reçu le Prix de la Fifa du meilleur interprète masculin, tandis que le film recevait pour sa part le Grand Prix de la fiction unitaire au Festival de Télévision de Luchon.
". - Duval, explique Jean-Pierre Darroussin, est enfermé dans sa prison intérieure, victime d'une frustration et d'une rage qui le dépassent. Je l'ai envisagé en équilibre instable, constamment au bord du gouffre. Il chutera, on le sait. Ce qu'on ne sait pas, c'est comment, de quel côté, à quel moment.
On pourra le trouver pathétique, mais au-delà, il y a quelque chose de pitoyable qui serre le cœur, ou, au contraire, fait rire. On peut éprouver de l'empathie pour cet homme dont l'entourage est parsemé de salauds parfois bien pires que lui. Duval est non seulement étouffé par sa femme, mais aussi par son métier, sa position sociale, le milieu bourgeois dans lequel il baigne. Il ne se reconnaît pas dans la pensée dominante de l'époque, du moins dans celle des notables de la ville. C'est un criminel humaniste. "
Les autres personnages ont pour interprètes des comédiens de talent, plus connus des gens de métier que du grand public. A retenir toutefois le nom de Isabelle Ha-biague, qui pour le rôle de la femme de Duval, a reçu le Prix d'interprétation féminine au Festival de Luchon cité plus haut.
A découvrir sur France 2, le vendredi 16 mai, à 20h50
René QUINSON
|