Albert Jacquard " Nous vivons le suicide de l'humanité "

Albert Jacquard donnait une conférence à Polydôme il y a quelques jours (photo : Valentin UTA)
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IL est des particularités qu'Albert Jacquard, dans la nature humaine, ne comprend pas. Par exemple, les personnes qui passent leur dimanche " à regarder des voitures tourner en rond le plus vite possible. Il n'y a aucun argument pour justifier cela. User du pétrole en faisant " vroum " " vroum " comme un gamin, c'est de la folie. Le monde va vraiment mal… ", s'agaçait l'illustre professeur, il y a quelques jours, à Polydôme, où il donnait une conférence co-organisée par l'école parisienne AgroParisTech et l'Institut National des Etudes Territoriales. Bien sûr, la " pique " n'était pas gratuite. Albert Jacquard, polytechnicien et généticien des populations, a passé sa vie à étudier l'Homme, son comportement, ses contradictions. Il connaît mieux son semblable que quiconque. Il est donc particulièrement bien placé pour s'exprimer à son sujet, ce qu'il a fait pendant une heure. Conclusion ? A plus de 80 ans, notre philosophe scientifique n'a plus vraiment envie de sourire. Qui le voudrait, alors qu'à l'écouter, " nous vivons le suicide de l'Humanité " ?
Vers une catastrophe nucléaire ?
" Le compte à rebours qui nous prépare à la catastrophe finale a commencé ", s'inquiète-t-il, refusant cependant l'étiquette de pessimiste que certains lui donnent un peu facilement. Plusieurs dangers menaceraient effectivement, à l'en croire, l'existence même de l'être humain. Le premier, c'est la catastrophe nucléaire : " En quelques semaines, en utilisant 10 % du stock d'uranium, on peut arrêter la vie sur terre. L'Homme possède les moyens matériels et l'argent pour le faire. C'est une folie monstrueuse… ".
Autre crainte de l'écrivain parisien : le détournement des découvertes scientifiques à des fins guerrières et militaires. La bombe atomique, est, à cet égard, particulièrement symptomatique. Tout comme le pétrole… Un produit naturel, devenu en quelques dé-cennies le moteur de toute l'économie mondiale. Or, Albert Jacquard craint les effets dévastateurs de la pénurie d'or noir… Voilà le second fléau qui pourrait noircir notre avenir à court ou moyen terme : " A qui appartient-il ? Peut-on le détruire ? Personne ne s'est jamais posé la question. Or, l'énergie fossile appartient à tous les Hommes, d'aujourd'hui et de demain. Il ne faut pas y toucher ou avec parcimonie. Car en deux siècles, on aura brûlé ce que la terre nous a donné en 200 milliards d'années ! Il y a vraiment quelque chose qui cloche... "
Collaboration plutôt que compétition
Pour autant, tout n'est pas foutu. Malgré son discours alarmiste, Albert Jacquard croit profondément (et a toujours cru) en l'être humain : " La nature a inventé quelque chose qui n'était pas prévu. Un être capable de dire " je " et " nous ", c'est-à-dire un surhomme, un être conscient d'être ". Une " merveille " qui doit de toute urgence se considérer comme telle, en prenant une fois pour toute son destin en main : " Ce qu'il faut sauver, ce n'est pas la planète, les animaux, les plantes mais cet être qui n'a pas la mesure de son étrangeté ".
Comment, de ce fait, échapper à la catastrophe ? Primo, en échappant à l'esprit de compétition, abhorré par le conférencier : " Il faut le remplacer par la collaboration. Bien sûr, les Jeux Olympiques sont une bonne idée. Mais ce n'est pas normal que le quatrième pleure alors qu'il a réalisé quelque chose de merveilleux ", estime-t-il.
D'après Albert Jacquard, la concrétisation de ce rêve de solidarité serait la mise en orbite, déjà évoquée, d'une île photoélectrique capable de transformer en énergie les photons envoyés par le soleil. Et d'alimenter par la même occasion toute la planète… " Ce projet mettra peut-être un siècle à se réaliser, mais c'est un beau projet humain de collaboration entre tous les pays ", s'enthousiasme-t-il. " On commence à comprendre certaines choses : désormais, il est temps de ne plus jouer avec d'autres ". L'Homme est capable du meilleur comme du pire. Albert Jacquard souhaiterait qu'il prenne (enfin) la bonne direction.
Emmanuel Thérond
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