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» Article paru le : 29/10/2008
» Sur les éditions : Puy-De-Dôme
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Des pots cassés aux vies brisées


D'abord professeur de lettres classiques puis directeur de recherches en archéologie au CNRS, et enfin aumônier protestant au centre pénitentiaire de Moulins - Yzeure : la vie d'Hugues Vertet ne ressemble à aucune autre. Un chemin qui l'a conduit, au fil de rencontres fortuites et de hasards, au cœur des choses matérielles et humaines.


SON existence a la forme d'un triptyque. Trois images, dissociables et indé-pendantes les unes des autres, mais qui mises bout à bout forment un tout cohérent. Trois vies en une seule qui l'ont conduit des bancs d'école en Algérie aux sous-sols auvergnats pour finir dans le secret des cellules de la maison centrale d'Yzeure. Hugues Vertet a fêté ses 87 printemps en avril dernier. Encore alerte, malgré ses cinq pontages, il s'étonne de susciter l'attention mais répond, sans détours et de façon dé-taillée, aux questions. Revenu à Moulins, où il ne vit plus depuis un an et demi, à cause de la santé de son épouse, deux heures durant, il s'est raconté, a décortiqué les choses pour porter un regard, dénué de jugement, sur le monde. Comme il l'a fait toute sa vie, à vrai dire. Et c'est peut-être là, le fil conducteur de son existence.
Lui et sa femme, Gabrielle, ont exercé comme professeurs de lettres classiques à Philippeville en Algérie. Toujours présente dans un coin, sa passion pour l'archéologie le conduit à devenir conservateur bénévole du musée de cette ville qui, à cette période, s'appelait encore Skikda. A leur retour en France, influencé par les cours qu'il avait suivis à la fac de Clermont, il dépose un sujet de thèse sur les statuettes en terre blanche du centre Gaule. Lors de son temps libre, il sillonne l'Allier et le Puy-de-Dôme à la recherche de ces morceaux de céramique, le plus souvent trouvés sur des chantiers de construction. Entre deux coups de pelleteuse, l'archéologue, devenu conservateur du Musée de la céramique de Lezoux, étudie ces fours de potiers datés de l'époque gallo-romaine. " J'étais curieux de savoir comment vivaient les gens à cette époque. Mes confrères archéologues s'intéressaient plus aux grands monu-ments, qui marquaient la puissance du pouvoir en place. L'étude des fours de potiers, de leurs poubelles, des tombes m'a permis d'avancer sur cette piste et d'avoir des si-gnes de leur niveau de vie, plutôt sommaire. ", raconte Hugues Vertet.
Un heureux coup du sort fera passer ses découvertes, plutôt déconsidérées par ses confrères, de l'ombre à la lumière. Une rencontre fortuite et pour le moins amusante l'oriente sur un poste de directeur de recherches pour le prestigieux CNRS : " En Algé-rie, j'avais eu la visite de l'Inspecteur des Musées. Il devait faire une conférence. Lors-que je lui ai demandé de quoi il allait parler et qu'il m'a raconté son sujet, je me suis dit que cela n'allait pas être gagné pour faire venir le public. Alors, j'ai passé un mot dans le journal local en annonçant que la conférence porterait sur tel sujet. Quelques curieux sont venus, j'ai fermé les portes à clef derrière eux et lorsqu'ils se sont aperçus que le sujet ne correspondait pas à ce qu'ils pensaient, ils ont voulu partir. Ils n'ont pas pu, tout était fermé. Tout le monde est resté jusqu'à la fin. Le conférencier, qui était en fait Albert Grenier, responsable de la section archéologie au CNRS, n'avait jamais eu autant de public. Il était ravi. C'est grâce à lui que je suis entré au CNRS. ", raconte-t-il encore amusé par ce souvenir.


Témoin du milieu carcéral


C'est encore et toujours le hasard qui lui fait franchir les lourdes portes blindées du centre pénitentiaire d'Yzeure. Pour donner une conférence sur ses recherches d'abord, puis pour devenir visiteur de prison et enfin aumônier : " Gabrielle, ma femme est protestante. Elle avait un ami aumônier. C'est lui qui m'avait demandé d'aller parler de mes recherches à la Centrale. Quelque temps après, à l'approche de sa retraite, il m'a annoncé qu'il m'avait désigné pour lui succéder. Je lui ai répondu que je n'y connaissais rien, moi, en protestantisme, que j'accompagnais seulement ma femme. " Hugues Vertet finit, tout de même, par accepter. Au contact des détenus, terroristes, meurtriers, bandits de haut vol, il découvre l'humanisme. Parfois loin de la religion telle qu'on l'imagine, il offre à ces gens, une parenthèse de paroles. Au delà de la faute, l'aumônier verra dans ces hommes des joies et des peines, celles qui sont communes à tous.
Au procès de la vie, il trouve son rôle. Il n'est pas juge, il n'est pas avocat, il devient le témoin, tel celui qui raconte ce qu'il a vu, sans porter de jugement. " C'est peut-être là le lien entre l'archéologie et le travail aux cotés des prisonniers. Quand je vois une poterie entière, je ne sais pas comment elle a été fabriquée. Mais si j'en trouve des fragments, j'en comprends l'histoire. C'est l'importance de la fracture. Un détenu est cassé de sa vie, de sa liberté. Notre conversation devient alors plus vraie que si je l'avais rencontré ailleurs. Je suis témoin d'eux comme je l'ai été des potiers. "
Au-delà des croyances et de la foi, il pousse au questionnement. Sans jamais rien affirmer, il s'interroge. L'âme, la vérité, l'esprit de Noël se mêlent aux réflexions, plus terre à terre mais essentielles en détention, que sont la famille, le manque, le re-gret… " L'aumônier a un rôle particulier. Il peut se promener dans un milieu où n'importe qui ne peut pas aller. Il peut parler avec qui il veut sans que personne ne puisse connaître le contenu de la conversation. Les détenus savent que leurs paroles ne seront pas rapportées. ", dit-il. Témoin de la vie en milieu carcéral, pendant près de dix ans, il n'hésite pas à dénoncer l'inefficacité d'un système qui " n'assure pas que l'homme sera moins agressif en sortant ". Aujourd'hui encore, il continue ses réflexions sur l'archéologie et sur les prisons. Et dans leur maison de Dordogne, Gabrielle et lui font parfois le doux rêve de vivre jusqu'à 300 ans.


Cindy ROUDIER

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