Jalons : 20 ans de greffe au CHRU : " Toujours un moment émouvant"
La première transplantation cardiaque a été réalisée au CHRU de Limoges par le Pr Constantin Christidès le 29 mai 1988. Vingt ans après l'établissement arrive en tête au niveau national. Rencontre avec le Pr Elisabeth Cornu qui a réalisé soixante-quinze greffes.
INFO.- Quel souvenir gardez-vous de cette journée ?
ELISABETH CORNU.- C'était un événement ! Lorsque des prélèvements avaient lieu au CHRU, le Pr Christidès suivait l'intervention et une équipe a été formée autour de lui jusqu'au jour où un donneur potentiel qui correspondait au cœur que nous re-cherchions s'est présenté. Nous avions été très sélectif dans ce premier choix et Carlos de Almeida a été le premier à en bénéficier. Vingt ans après il est toujours parmi nous. Depuis nous avons réalisé 98 transplantations dont 75 pour ma part. Je conserve encore un souvenir très précis de ma première en 1991.
I.- Quel est le profil type du greffé cardiaque ?

Avec 75 transplantations cardiaques à son actif, le Pr Elisabeth Cornu a fait de son métier un véritable sacerdoce…
|
E. C.- Les patients sont au bout du rouleau, inscrits sur la liste de super urgence et si rien n'est entrepris très vite, on sait que quelque chose de grave peut se passer. La transplantation cardiaque reste la thérapeutique ultime. Les patients font des aller retour dans le service et ils rentrent finalement en urgence amenés par le SAMU. Il n'y a pas de profil type, l'âge, le sexe, le physique tout le monde peut être concerné, enfants, adolescents, adultes jeunes ou moins jeunes. Le seul point commun est la défaillance cardiaque qui n'est pas souvent liée à des excès de tabac, d'alcool ou de nourriture. Le cœur se fragilise, un élément est défaillant, il s'agit d'une anomalie congénitale de la valve, d'une atteinte du muscle lui même, du tissu électrique, des coronaires. Penser que cela est dû à des abus est faux.
N° 1en France
I.- Combien réalisez-vous de greffe par an ?
E. C.- Le CHRU réalise une dizaine de transplantations cardiaques sur des patients de 18 à 65 ans, au-delà c'est très délicat, la personne doit être en bon état général. Le CHRU est celui qui prélève et qui greffe le plus en France par rapport à sa population. Cela s'explique par l'implication de tout le service, six chirurgiens sont susceptibles de faire une transplantation. Si je suis en vacances je rentre, si j'ai travaillé la veille, je ré-ponds présente et tout l'équipe en fait de même. Personne ne regarde son temps et ne rechigne, au contraire, tout le monde est très disponible et réactif, ce qui explique ce résultat.
I.- Comment se déroule une transplantation ?
E. C.- L'agence de biomédecine nous prévient qu'un greffon est disponible pour tel patient, donc il choisit en fonction de la liste d'urgence. Le receveur retenu est prévenu, s'il est enrhumé ce sera impossible car il ne faut pas de germes mais, dans 98% des cas, nous répondons oui. Nous mettons en place l'équipe qui prélèvera le greffon, un chirurgien et un interne. Nous prévenons l'aviation civile pour disposer très rapidement d'un avion. Ils sont toujours excessivement disponible, même lorsqu'il n'y a pas d'avion sur place, ils font le nécessaire. Nous prévenons l'agence de biomédecine de notre heure d'arrivée afin que toutes les équipes se coordonnent pour arriver en même temps. En principe sont prélevés le cœur, les poumons, le foie, le pancréas, les reins, les cornées et le os. Chaque équipe qui greffe procède aux prélèvements, sauf pour le rein où les gestes sont standardisés. Jusqu'à vingt-cinq personnes se relaient autour du donneur dans la salle d'opération. Le timing est très important. Le cœur est prélevé en premier, mis dans la glace, et nous avons 4 à 5 h pour le greffer. Pour le foie le délai est de 12 h et pour les reins de 36 h.
I.- Dans quelles conditions se déroule le prélèvement ?
E. C.- Le donneur est préparé comme pour une intervention normale avec les mê-mes règles d'asepsie. Une fois les organes prélevés, le donneur n'est plus ventilé, il est déclaré décédé et refermé comme s'il avait subi une intervention classique. Il y a un respect total du donneur, du geste qu'il a fait, de sa famille. L'équipe est très reconnais-sante. Si le patient a formulé son désir de donner ses organes, la famille est soulagée. Elle n'a pas à choisir lors d'un drame, elle a toujours le dernier mot en cas de doute sur les volontés du défunt. Il est nécessaire de parler du don d'organes en famille car, lors-que cela n'a pas été le cas, la famille hésite à faire un don d'organes. Il faut donc lever le doute.
Instant d'émotion
I.- La course contre la montre se poursuit...
E. C.- Lorsque l'avion atterrit, j'enlève le cœur. C'est toujours émouvant de voir ce trou béant, l'organe retiré est très gros car il a souffert, la cavité est très grande pour recevoir un greffon de la taille de mes poings joints. Voir ce petit grelot dans cette cavi-té est un moment émouvant, il se met de nouveau à battre tout seul. Ces cœurs souvent jeunes et pleins de vie ne demandent qu'à battre...
I.- Les suites opératoires sont-elles différentes d'un patient à un autre ?
E. C.- Oui un temps d'adaptation d'une semaine est nécessaire, la greffe est faite dans un organisme " étranger " qui a souffert. L'hospitalisation dure dix jours, suivie d'une rééducation de trois semaines en centre. La première année une biopsie est faite chaque mois, après une ou deux fois par an, mais le patient prendra un traitement anti-rejet à vie et il sait qu'il peut être hospitalisé à tout moment. Le taux de survie à un mois est de 85% et à cinq ans de 70%.
I.- Comment voyez-vous l'avenir de la greffe cardiaque ?
E. C.- On peut faire une croix sur la greffe animale à cause des rétrovirus et des prions, personne ne prendra le risque aujourd'hui en raison des problèmes de compatibilité. Deux ou trois labos dans le monde travaillent sur ce sujet. L'avenir est au cœur artificiel, on se dédouanera du problème de manque de greffons et de rejet. Il existe déjà et les progrès sont énormes depuis cinq ans. De nouveaux produits sortent et le milieu médical fonde de gros espoirs. La seule problématique est l'infection en raison du contact avec l'organisme et de la coagulation sanguine. Trois patients du CHRU ont été placés sous organe artificiel, le Heart Mate 2 depuis le début d'année. Cette assistance respiratoire pour le ventricule gauche uniquement est moins contraignante que la première que nous avions utilisée le Thoratec, et offre une autonomie plus longue de 4 h. Le patient peut se déplacer facilement. Le Heart Mate est une solution alternative de longue durée, si la transplantation n'est pas possible ou dans l'attente de récupération d'une défaillance cardiaque.
Propos recueillis par
Corinne Mérigaud
Photo © Yves Dusuchaud
Le prix de la vie
Une transplantation cardiaque revient à 59 000 euros et 62 000 euros avec les pou-mons, pour un foie le coût est de 38 000 euros et 15 000 euros pour un rein, pris en charge à 100% par la Sécurité Sociale. En 2007 510 personnes attendaient une greffe de coeur, 366 ont été greffées, dont 18 de moins de 16 ans, 70 sont décédées sur liste d'attente. Tous organes confondus 5 700 personnes étaient inscrites, l'an dernier, sur liste d'attente, 4 500 ont été greffées, dont 171 de moins de 16 ans, et 360 sont décédées.
|
|