" Slumdog millionnaire ", un conte indien
LE cinéaste britannique Danny Boyle est devenu célèbre en 1994 grâce à une réalisation d'humour noir, " Petits meurtres entre amis ", et une autre férocement provocatrice, " Trainspotting ". Suivit une carrière inégale jusqu'au film de science-fiction " Sunshine ", il y a deux ans. Mais le voici de retour avec une œuvre très forte dramatiquement et socialement, et à laquelle une association de critiques new-yorkais vient déjà de décerner le prix du meilleur film de l'année 2008.
Adaptée d'un roman indien, l'histoire se situe dans les bidonvilles de Mumbai (Bom-bay). La police s'acharne, jusqu'à le torturer, sur le jeune Jamal, vivant dans les taudis, parce que ce " chien de banlieue " (Slumdog) a gagné la cagnotte de 20 millions de roupies au " Qui veut gagner des millions ? " indien et que, illettré, sans culture, il a forcément triché. Jamal affirme qu'il connaissait les réponses et la suite du film va montrer dans quelles circonstances il a pu les obtenir. Ce qui permet à Danny Boyle de jeter un regard sur la société indienne la plus pauvre, tout en en décrivant le quotidien de Jamal et de son frère aîné, orphelins errant dans le bidonville où ils vivent de petits vols et d'astuces ingénieuses. À l'âge adulte, ils prennent des chemins différents et leur amitié fraternelle se fissure. On découvre alors que Jamal n'a pas concouru pour l'argent mais pour retrouver son amour d'enfance, Latika, perdue de vue et dont il sait qu'elle regarde l'émission.
" J'avais envie de connaître l'Inde dont mon père, qui y fut envoyé pendant la guerre, m'avait beaucoup parlé, explique Danny Boyle. Ce film me permettait d'approcher ce pays qui m'apparaissait comme un lieu extraordinaire où se côtoient les extrêmes. Mais il fallait avant tout m'imprégner d'une civilisation que je ne connaissais pas, et de son atmosphère. J'ai pris la température des lieux, je me suis promené, j'ai collecté des faits divers parfois terribles. Les habitants de Mumbai trouvent sans doute leur ville très banale, mais elle nous est apparue absolument incroyable. C'est à la fois ce regard admiratif, stupéfait et intimidé que ce film évoque."
Conte de fées moderne
L'intrigue s'étale sur une dizaine d'années pendant laquelle l'Inde a évolué, et cer-tains bidonvilles se sont transformés en quartiers d'affaires. Cependant, Danny Boyle n'a eu aucun mal à trouver son décor : " Il en existe encore beaucoup, surpeuplés et, comme l'Inde est une démocratie, leurs habitants représentent une force électorale. Nous avons tourné dans deux lieux très importants. Les habitants, malgré leur pauvre-té, ne veulent pas les voir disparaître et être envoyés dans le nouveau Mumbai, très loin. Le sens de la communauté prime chez eux sur celui du confort. Ils savent s'entraider. "
" Slumdog " se rapproche parfois de la tragédie, avec des séquences brutales, ten-dues, intenses, traitant de la trahison et du rachat par le sacrifice. En même temps avec le thème de l'amour perdu, cherché et retrouvé, le réalisateur introduit une note roman-tique, faisant ainsi de son film un conte de fées moderne où l'amour finit par triompher. Les scènes de " Qui veut gagner des millions ? ", avec animateur ambigu, s'intercalent dans l'action pour la faire progresser. Cette émission, très populaire en Inde, joue un rôle important dans le film.
On ne connaît pas les excellents acteurs, tous issus de Bollywood sauf Dev Patel, interprète à Londres de la série " Skins ". Il campe un Jamal malin, charmant et tendre ; Freida Pinto, mannequin d'une grande beauté, incarne son idéal féminin. Anil Kapoor, qui joue les Jean-Pierre Foucault de Bombay, a remporté quatre oscars indiens. Quant à " Qui veut gagner des millions ? ", Dany Boyle raconte comment il a fait une bonne affaire : " Ce jeu, diffusé dans plus de cent pays - avec présentation identique, décor, musique, lumières - est très populaire en Inde, et l'acheter pour le tournage aurait beaucoup pesé sur notre budget. Le fondateur l'a vendu récemment à un autre producteur, mais en conservant les droits s'il devait figurer dans un film. Et il nous en a fait généreusement cadeau. Nous aussi avons donc gagné des millions de roupies. "
René QUINSON
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