Téchiné :" La fille du RER " traite d'un mensonge
EN juillet 2004, une jeune femme se présente à la police, légèrement blessée, des croix gammées dessinées sur le corps, et se déclare victime d'une agression anti-sémite dans le RER. Les médias se déchaînent, le monde politique s'émeut. Trois jours plus tard, elle avoue avoir tout inventé. André Téchiné a introduit ce fait-divers dans une fiction. Jeanne, qui vit en banlieue avec Louise sa mère veuve et cherche un travail de secrétaire, croit avoir découvert le grand amour avec Franck, un jeune homme sympathique. Lorsque Franck est emprisonné pour trafic de drogue Jeanne, désespérée, pète les plombs et imagine la mise en scène de l'agression.

" Il y avait longtemps, nous dit André Téchiné, que je voulais faire un film sur le mensonge et ses conséquences. Et cette histoire, devenue déjà une pièce, m'en don-nait l'occasion en me permettant de traiter à la fois le collectif et l'individuel. Mais je n'ai retenu que ce qui touchait le fait-divers. Tout le reste est inventé, les rapports mère-fille, la présence d'un avocat jadis amoureux de la mère, l'histoire d'amour. "
Question - Vous-êtes vous cependant documenté sur les éléments réels ?
Réponse - " J'ai retenu avec le maximum d'exactitude tout ce qui appartient au do-maine public, reprenant de façon rigoureusement exacte les propos prélevés dans la réalité de l'époque. Et je retrace tout aussi fidèlement l'incroyable médiatisation de cette affaire qui prend même des dimensions politiques. Or le dossier était vide, et très vite les policiers avaient discerné l'affabulation. Mais nous sommes dans un monde avide de sensationnel et où l'on exploite les informations avant de contrôler leur authenticité. "
un peintre des sentiments et des émotions
Q. - Comment expliquer le comportement de l'héroïne ?
R. - " On ne l'a jamais compris exactement. Dans l'histoire vraie, il semble qu'elle était en quête de reconnaissance et voulait faire parler d'elle. Dans la mienne, on peut supposer qu'il s'agit d'une réaction au choc affectif en raison d'un besoin d'amour exagéré et soudainement brisé. Jeanne d'abord gaie, heureuse, s'entend bien avec sa mère, se balade en rollers puis sombre dans une sorte de folie. Un personnage en contrastes, comme les autres qui ont leur part d'ombre et de lumière. "
Q. - Pour la sixième fois vous avez engagé Catherine Deneuve…
R. - " À chaque fois, c'est pour partir vers une nouvelle aventure. Je me suis décou-vert avec elle une sœur de cinéma et une inspiratrice. Dès notre premier film, elle a influencé ma façon de me conduire avec les acteurs. Pour mes tournages précédents j'étais trop directif, trop théâtral. Elle m'a fait découvrir mes faces cachées, m'a donné l'audace de prendre des risques. Et je puis tout lui demander, par exemple pour ce film de ne pas jouer sur la séduction, d'incarner une mère au quotidien, mais évidemment elle a su habiter le rôle pour lui donner une magnifique consistance. "
Q. - Et Émilie Dequenne, Michel Blanc ?
R. - " Pour mieux relater la surprenante évolution de Jeanne vers le drame, je cher-chais une comédienne lumineuse qui reflète la joie de vivre, sportive, populaire, tout ce que possède Émilie et je n'ai jamais pensé à une autre interprète. En principe, je ne tourne jamais deux fois de suite avec le même acteur, mais j'ai fait exception à la règle tellement Michel Blanc avait été remarquable dans mon film précédent " Les Té-moins ". Il a fait tout aussi bien en personnifiant cette fois un grand avocat autoritaire et émouvant. "
André Téchiné reste un peintre des sentiments et des émotions et, en alternant drame et comédie, les exprime à travers les comportements de personnages issus de différents milieux sociaux. Son cinéma reste toujours à la fois témoin de notre époque et intemporel.
René QUINSON
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