71èmes Ostensions : Miracle des Ardents
Un millénaire de ferveur
Le 12 novembre 994, le miracle des Ardents se produit. Les reliques de saint Martial sauvent la population de l'épidémie qui faisait rage. Depuis 1519 les limousins commémorent l'évènement lors des ostensions. Analyse avec Vincent Brousse, co-auteur d'un livre sur le sujet.
Vincent Brousse et Philippe Grandcoing ont écrit " Ostensions... un siècle d'his-toires "… (Photo © Yves Dussuchaud)
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INFO.- Comment est né le phénomène ostensionnaire en Limousin ?
VINCENT BROUSSE.- Les reliques de saint Martial sont sorties le 12 novembre 994 alors que la population est frappée par le mal des Ardents, une maladie mortelle provo-quée par l'ergot de seigle, un champignon parasite. Pour faire cesser l'épidémie, les reliques du saint sont extraites de son tombeau avec d'autres reliques de saints puis transférées jusqu'à l'actuel Mont Jovis, où le miracle a lieu. Une chapelle y fut ensuite élevée. Une plaque commémorative de cette première ostension et une statue ont de-puis été installées à l'emplacement du miracle. Avec Philippe Grandcoing, nous pen-sons que ce phénomène s'analyse de la sorte : en Limousin la population préfère s'adresser à ces saints locaux plutôt qu'à Dieu pour qu'ils intercèdent en leur faveur. La religion populaire s'exprime de la même façon avec les dévotions aux bonnes fontaines. Ici les habitants ont été réticents aux nouveautés de la Contre-Réforme catholique et du Concile de Trente au XVIème siècle qui ont éloigné le clergé des pratiques populaires. Les habitants de la région se sont alors cristallisés sur leurs saints locaux d'autant plus que le Limousin avait été christianisé de façon superfi-cielle.
I.- Quand les ostensions sont-elles devenues septennales ?
V. B.- Entre 1519 et 1526, mais le nombre de saints et de communes concernés ont varié au cours des siècles. Cependant le phénomène se concentre essentiellement en Haute-Vienne même s'il ne faut pas exclure la Creuse, avec Crocq et autrefois Evaux-les-Bains, Sardent, Chambon-sur-Voueize, Felletin et Arnac-Pompadour en Corrèze. Abzac et Esse, en Charente limousine, organisent encore des ostensions. Cette année on notera la renaissance de celles d'Eymoutiers, interrompues depuis 1939, et au total quinze communes de Haute-Vienne vont organiser des processions. A la fin du XIXème siècle, alors que sévissait une vague anti-cléricale, des municipalités à tendance radicale interdirent toute manifestation du culte sur la voie publique. Les ostensions n'eurent pas lieu à Limoges et Saint Léonard à cette époque. A Limoges elles seront interrompues de 1880 à 1960, le maire avait renvoyé au clergé la clé qui ouvrait le reliquaire de Saint Martial. A Saint-Junien, municipalité longtemps communiste, les ostensions ne furent jamais interrompues au XXème s. ce qui explique certainement l'ampleur de cette manifestation dans cette commune avec plus de 100.000 participants.
Identification
I- Comment analysez-vous le succès des ostensions de Saint-Junien ?
V. B.- Les ostensions représentent l'identité même de la ville, il n'est plus question ici de foi. Les deux saints locaux, les ermites Junien et Amand, sont à l'origine de la naissance de la ville. Les différentes municipalités conservatrices ou communistes souhaitaient rendre hommage à ses fondateurs de cette façon. Junien était le fils de Rémi, qui avait connu Clovis, d'où cette volonté d'inscrire la ville dans les débuts de la chrétienté en France. Au fil du temps le cortège a pris des allures historiques, on raconte deux histoires, à la fois celle de la chrétienté et l'histoire de la ville. Hors Limousin les populations vénèrent des morceaux de la croix, le saint suaire, un bout du bâton de Moïse, les apparitions de la Vierge, ici ces os, ces dents, ces saints locaux effacent tout autre élément historique de la chrétienté qui sont pourtant objets de vénération ailleurs.
I.- Quels publics assistent ou participent aux Ostensions ?
V. B.- Cela ne touche pas les mêmes classes socioprofessionnelles à Limoges que dans les communes alentours. A Limoges le public est plutôt constitué de notables et de chrétiens, la question de la foi est évidente, ce qui est également le cas au Dorat. Les ostensions de Saint-Junien et de Saint-Léonard, très similaires, sont plus popu-laires et festives. A Aixe le cas est particulier on ne vénère ni saint local, ni reliques, mais la statue de Notre-Dame-d'Arliquet, le protectrice de la ville. Est-ce une volonté de l'Evêché de redonner aux ostensions un caractère religieux ?
Images inédites
I.- Quel est le fil conducteur de votre livre sur les ostensions ?
V. B.- Avec Philippe Grandcoing, nous nous sommes intéressés au regard des pho-tographes. Nous avons rassemblé 90 photos prises au cours des ostensions de la fin du XIXème siècle à 2002. Nous voulions faire un livre différent de ceux sortis précédem-ment, avec la volonté d'historiciser au maximum les images en les faisant vivre de l'intérieur. La difficulté fut de trouver des photos et d'obtenir les droits de reproduction. Et nous remercions les collectionneur qui nous ont aidé dans cette quête. Nous devions faire 96 pages et finalement nous avons ajouté 32 pages et nous aurions pu publier deux fois plus de photos. Le premier travail fut d'identifier les lieux, les dates et les auteurs. Les premières photos des ostensions ont été réalisées par des photographes professionnels. Certains, éditeurs et imprimeurs, ont ensuite édité des cartes postales. Ce modèle perdurera jusque dans les années trente. La première photo d'intérieur apparaît en 1925, ce genre d'images va populariser véritablement les ostensions et ce sont des commandes privées. Les ostensions ressemblent alors à la Fête Dieu avec des reposoirs immenses et le dais où l'hostie est consacrée. Le clergé est omniprésent sur ces images.
I.- La célébration des ostensions changent dans les années trente ?
V. B.- Les marchands du temple sont désormais présents, les commerçants font des cortèges historiques comme au Dorat pour attirer la foule et, fatalement, le caractère religieux s'estompe pour arriver aujourd'hui à une fête plus populaire. En 1995 à Li-moges les Pénitents qui défilent sont des laïcs, membres de confréries qui prônent l'entraide et la fraternité. Les photos permettaient surtout de combler l'absence entre deux ostensions, sept ans c'était long à l'époque, les vies étaient plus courtes. Avec l'image la tradition est sans cesse renouvelée, elle n'est pas figée, elle permet de témoigner de sa propre identité et de l'identité collective.
Propos recueillis par
Corinne Mérigaud
" Ostensions... un siècle d'histoires ", éd. Culture et Patrimoine, 15 euros.
A retenir : Vincent Brousse animera une conférence, le 4 juin à 20h, au centre adminis-tratif Martial Pascaud de Saint-Junien sur le thème " Un siècle d'ostensions ".
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