Pierre Jourde » Il ne faut pas écrire en se conformant à une langue normée «
Critique littéraire, poète, romancier, blogueur sur le site Bibliobs, Pierre Jourde est aussi professeur à l’Université de Grenoble. Il vient de publier " Voyage en Auvergne " chez Page Centrale.
I – Quelles sont vos attaches avec l’Auvergne ?
P.J. – Les premières traces de ma famille dans le Cantal remontent au 17ème siècle. Elle est originaire de Lussaud, sur la commune de Laurie. Nous y avons une maison, une ferme et des fermiers, ce qui n’est plus très fréquent. J’y retourne plusieurs fois par an depuis mon enfance. J’ai également été prof à Clermont-Ferrand et aux Martres-de-Veyre au début de ma carrière…
I – Certains habitants de Lussaud n’ont pas aimé " Pays perdu ". Ils vous l’ont fait payer violemment…
P.J. - Cet accident ne peut pas être oublié. On pourrait en parler jusqu’à la fin des siècles. Certains habitants ne me parlent plus ; ni même à ceux qui ont témoigné en ma faveur. Ceci dit, je n’ai pas envie non plus : quand on met un enfant d’un an en sang et qu’on ment ensuite sur ce qu’on a fait, c’est inadmissible.
I – Parlez-nous de " Voyage en Auvergne ", paru chez Page Centrale dernièrement…
P.J. – La maison d’édition vient de lancer une collection sur l’Auvergne, associant un artiste et un écrivain. En l’occurrence, il ne s’agit pas d’un artiste local, mais d’un artiste polonais qui ne connaissait pas la région, et qui l’a sillonnée pendant un mois. Ce regard est intéressant, car complètement neuf. Il ne s’agit pas d’un manuel de tourisme, mais d’un travail très personnel, constitué de linogravures en noir et blanc. Le rendu est volontairement naïf, enfantin. C’est très attachant. On dirait presque des images médiévales…
I – Le fil conducteur de ces images, c’est le parapluie…
P.J. - Oui. Ce thème m’a beaucoup inspiré. C’est toujours intéressant de parler d’un petit objet concret, de s’accrocher à lui. Le parapluie est un objet de civilisation, un artefact un peu compliqué, qui contraste avec certains lieux d’Auvergne très dépouillés, très sauvages. Ce contraste saugrenu entre l’objet et le lieu est intéressant. En même temps, c’est un objet du lieu, notamment d’Aurillac.
I – De quoi parle votre texte ?
P.J. – Je parle de mon Auvergne, de celle que je connais. Celle des hameaux, des étables toutes noires à moitié enterrées. Cette image est souvent refusée, créant un malaise autour de mes livres. Je viens d’en avoir l’illustration caricaturale ; lors d’une interview à la radio, où le thème était " alors comme ça vous critiquez l’Auvergne ! " Pourtant, ce n’est pas du tout dans mon esprit. Je pense au contraire la magnifier. Mais ce sont mes obsessions, celles de mon enfance. J’aime bien cette Auvergne en voie de disparition, cette Auvergne qui sent fort. Tout ce qui est gai, joyeux, récuré ne m’intéresse pas.
I – Avez-vous des projets avec Eric Naulleau ?
P.J. - On se voit toujours, mais il n’est plus vraiment éditeur. On a le projet d’écrire une version actualisée du " Jourde & Naulleau " (NDLR : un pamphlet jouissif sur le désastre de la littérature contemporaine) avec des petits nouveaux… A priori, il sortira en janvier.
I – Vous avez commencé l’écriture ?
P.J. – J’ai surtout commencé à lire, car malheureusement, il y a des œuvres assez abondantes ! Heureusement, il y a des bons écrivains contemporains comme Pierre Senges. J’aime aussi Bernard Janin, originaire du même village que moi. Dans les écrivains du Massif-Central, je citerai Pierre Michon, Richard Millet, Pierre Bourgounioux, Marie-Hélène Laffon, François Taillandier, qui est un peu le Balzac du XXIème siècle…
I – Et les auteurs régionalistes ?
P.J. – La littérature du " terroir-caisse " ? C’est effectivement un sujet passionnant.
I – C’est quoi pour vous un bon roman ?
P. J. - (silence) Il n’y a pas de principe absolu ; sinon ça se saurait. Ce que je demande à un roman, c’est d’avoir le sentiment que la conscience de l’auteur soit sans arrêt présente dans chaque mot, dans chaque phrase, dans chaque construction. Qu’il n’y ait pas de moments où il s’oublie, où il laisse parler les choses, les formules toutes faites, les clichés. En même temps, il faut aussi de l’abandon, que l’inconscient parle. Il ne faut pas écrire en se conformant à une langue normée ; plus consciente d’elle-même.
I – C’est aussi une question de respect pour la langue…
P. J. - Ce n’est pas une question de respect, mais de vie. Quand vous vous abandonnez à la langue toute faite, vous ne faites que de la littérature, vous ne créez aucune réalité verbale. Au contraire, si vous attaquez votre langue, si vous la travaillez, vous la confondez avec la réalité. Elle devient vivante, intense. Un bon écrivain n’est pas celui qui reproduit de l’expérience, mais qui la suscite, qui vous fait voir le monde.
Entretien Emmanuel Therond
| CV Express 1955 Naissance à Créteil 1981 Agrégation 1983 Troisième traversée de l’Himalaya à pied 1988 Soutient sa thèse de Lettres sur les géographies imaginaires en littérature 2002 Parution de " La Littérature sans estomac " à l’Esprit des péninsules, dirigé par Eric Naulleau 2003 Parution de " Pays perdu " à l’Esprit des Péninsules 2005 Bagarre avec des habitants du hameau de Lussaud, dans le Cantal, à la suite de la parution de " Pays perdu " 2012 Parution du " Maréchal absolu " chez Gallimard ; et de " Voyage en Auvergne ", illustré par Pio Kalinski chez Page Centrale |
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